Vingt-quatre kilomètres et quelques mois…Et ta rue…Là où tu es, là où je t’imagine, là où tu m’as donné rendez-vous. Une rue grise, un bâtiment austère, des platanes et des voitures incessantes aux abords de la ville…
J’ai garé l’auto un peu plus haut ; je suis en avance aujourd’hui, j’ai tant attendu de te revoir…
Je prends la rue qui m’entraîne et m’emporte, porte mes pas mon corps mes pensées flottent et mon cœur relié à toi tu ne me guettes pas encore

La rue m’entoure de ses murs guide mes pas ses pavés sous mes pieds suggèrent ma direction. Je m’enfonce dans la ville…Des gens grimpent et cheminent sur cette rue en pente, vite, lentement, des gens devant moi, derrière moi   , me croisent et me dépassent ; où vont-ils ? Ont-ils une destination chacun ? Savent-ils où ils vont ? Je marche…L’esprit soulevé, les jambes en mouvement, j’erre…J’ai l’impression de planer, de vivre en dehors du temps de la ville et de tous ces gens, ces flots, ces mouvements, ces devantures. Ma tête est ailleurs et pourtant, dans les ruelles je marche, je traverse, je tourne, je marche encore, je longe les murs, je regarde, je fais semblant de regarder autour de moi, devant, derrière, je suis là, je n’y suis pas, je me sens nue. Ô rue pleine de vies et de couleurs qui m’enivrent, toi qui me porte, moi errant jusqu’au lieu destiné ! Jusqu'à ta porte ! Quand sera-t-il l’heure enfin ? ! J’ai peur et ça va être là. Je tremble. J’entends une cloche sonner, soulagement, il me reste du temps.

Je me propose  un itinéraire pour me défaire de l’idée que j’ai de n’être que du vent…., Tellement je n’habite pas mon corps en ces instants où je marche…
Le parcours en tête, j’ai l’air décidée, je presse le pas. Ressemblai-je à tous ces gens ?et suis mon chemin dans les ruelles pavées . Pavés mats, pavés luisants, pavés roses, marrons, jaunes, ou bien posés, trottoirs étroits collés aux devantures, maigres passages de lèche-vitrines, formes et teintes emmêlées de gestes et d’envolées, de bruits, de sons, et de voix diffuses…Les yeux se posent de ci – de là ,attirés par une vitrine, une affiche, une découverte, une lumière un appel un cri ou un geste, une senteur, un parfum, une musique, une odeur…

Les sens sont en éveil, sans cesse interpellés. Je sens , je hume, j’écoute, je vois , je respire, je suis pénétrée, je vis…Ô Rue si pleine et transparente qui me contient et  me porte, tu me remplis !! Au-dedans de la rue le cœur de la vie a rebondi et se répand en moi !!Tu palpites et je vibre. Ravie, je me ballade dans tes flots ensoleillés….

L’heure se rapproche lente et sûre. L’heure de se revoir. Dans quelques minutes seulement ! A quelques rues d’ici, celle où tu m’attends !! L’espace et le temps s’accélèrent, se confondent et me voilà entière, l’émotion me gagne, tout va si vite tout d’un coup, je suis bousculée, je tremble je suis prise dans les filets du temps. Mon esprit rentre dans mon corps, la réalité me prend, les dimensions du monde m’apparaissent pressantes et conditionnent mon allure…Je dois maintenant presser le pas …
Je prends à droite puis à gauche, la place au fond, la rue qui monte jusqu’au passage clouté en face de la fenêtre qui t’abrite, au coin de ta rue enfin. Je sens mon corps tremble je suis essoufflée je pense à toi tout se rassemble sous le platane devant ta porte  je sonne.

Magie de l’instant. Je te vois arriver à travers la porte vitrée, tu l’ouvres, je suis dans tes yeux, tu es là, j’entre.
Abolition de la distance et du temps en cet instant. Nouvel espace où nous sommes ensemble ; le monde n’existe plus, la ville n’existe plus, la rue n’existe plus. Seul mon corps vibre et me pousse vers toi. Abstraction de tout, dimension de l’amour…on se retrouve comme si nous ne nous étions jamais quittés….Le temps est plein de tes yeux  de nos lèvres et nos doigts signent la fermeture de l’espace sur nos corps…transports… Tout est si simple… Je plonge dans ta voix et ose les mains sur ta peau je suis à toi.Dans tes mots je suis pleine de toi et de douceur…Vingt-quatre kilomètres et une errance citadine pour un bonheur inégalé…

Mon cœur se serre. Je dois maintenant partir. C’est se quitter et jusqu’à quand…Me ressaisir, réintégrer dans mon corps mes pensées au rythme du temps mesuré. La porte s’ouvre, je lui tourne le dos, je ne regarde pas derrière, je plonge dehors, je plonge dans la rue.


    Elle me saisit, froide et chaude, semblable à elle-même et moi  si différente si pleine de toi mon cœur lourd et mes mains si riches de ces instants. La rue si vide. Je marche, je marche, sans regarder derrière, je marche, encore. Je saisis l’espace et le temps, les rues qui m’ont portée jusqu’à toi et qui n’ont jamais cessé d’exister les couleurs sombres et pâles, les bruits, les murs, les toits, les pierres, le ciel, les gens se croisant, se côtoyant dans les réseaux pavés…Ce que je vois, ce que j’entends, ce qui m’entoure me fait réaliser que tu n’es plus là. La rue me récupère. Je me sens seule. Je veux partir. Je veux quitter ces rues amères, dures, froides, distantes, intraitables, indifférentes à mes sentiments, à la richesse de notre amour caché derrière la vitre qui les a embrouillées, effacées, endormies, évaporées. Fuir, fuir, fuir, les ruelles et les traverses, les boulevards, la ville entière !!



                           J’accélère le pas. Je pars.
                           La rue reste immuable.
                           A l’intérieur de moi, je suis pleine de toi.
                           La rue ne sait pas tout cela.


                                                                     Et si tu arrivais derrière moi,
                                                                               On la vivrait ensemble ?

                                                                                                                                                                      Décembre 2002